Mon premier contact avec la lecture se fait à Douala, la ville où j’ai grandi et passé mon enfance.
Je ne saurai dire à quel âge j’ai su lire mais deux souvenirs restent très nettement imprimés dans ma mémoire.
A l’école primaire, le maître avait demandé à la classe de préparer la lecture d’un extrait de texte à la maison. Rassurée par mes bons résultats scolaires, je choisis de ne pas réviser le texte et d’occuper mon week-end aux dessins animés et aux jeux. Quelques minutes avant le cours du lundi matin, un camarade, qui avait préparé le devoir avec son père me partagea sa surprise d’y apprendre que le mot écrit f.e.m.m.e se prononçait « femme ». J’avais surestimé mes facilités de lecture. Le texte était difficile et sauf cette discussion chanceuse, j’allais au-devant d’une sévère réprimande durant l’exercice de lecture à haute voix.
Un autre souvenir me ramène à un samedi particulier. Ma mère m’avait emmenée au Centre Culturel Français à Bonanjo me permettant d’entrer pour la première fois dans une médiathèque. Impressionnée par la bibliothécaire, les lecteurs expérimentés et cet espace nouveau dont l’organisation m’échappait, je n’ai pas osé quitter le coin où ma mère m’avait installée pour faire une course aux alentours.
J’ai donc passé une heure à lire précisément de la mécanique et des sciences sans rien y comprendre. Quelques minutes avant le retour de ma mère, j’ai enfin trouvé le courage de m’aventurer dans le rayon livres jeunesse et débuter un roman plus accessible. Je n’ai pas contenu ma joie en apprenant qu’il suffisait d’une carte de membre pour emporter à la maison les livres qui me plaisaient et que je pourrai, vraiment, comprendre cette fois-ci.
Au-delà des anecdotes enfantines, je vois dans ces deux moments l’opportunité d’explorer mon lien à la lecture et aux livres.
J’ai longtemps sacralisé les livres et orienté mes lectures avec un prisme réducteur : seule la littérature, voire la « grande » littérature méritait mon attention. Mes lectures répondaient à une grille de validation à deux entrées, dessinée par mon éducation familiale et mon parcours académique, élitistes, à la frontière fine du snobisme.
D’une part, la validation des éditeurs qui confirment la plume unique de l’auteur et le génie de la production. De l’autre, la validation des professeurs, écoles et académies littéraires qui lui attribuent le statut d’œuvre fondamentale à lire. L’intérêt et l’admiration que je ressentais pour l’ouvrage naissaient de son respect des codes institutionnels, avec au premier rang l’excellence de la langue.
Aujourd’hui, je tente d’observer sans jugement ces réflexes dont j’ai longtemps été prisonnière. Pourtant, une part de moi demeure en colère face à ce conditionnement et à la violence qu’il a engendrée. Une violence d’abord exercée sur moi-même, en m’empêchant d’accéder au plaisir brut de la lecture hors cadre. Mais aussi une violence dirigée vers les autres, en érigeant, parfois à mon insu, un rempart de mépris de classe entre ma conception de la lecture et les leurs.
Je me réjouis des nouvelles expériences et rencontres qui, non sans résistance, ont progressivement déplacé les lignes.
C’est arrivé par ce roman salué par la critique unanime, auréolé d’un prestigieux prix littéraire, et pourtant impossible à terminer. J’en ai conclu, en raison de ma grille prête à juger et réprimer, que les séries faciles et la télé-réalité abrutissante m’avaient rendue incapable d’interpréter une narration subtile et des personnages complexes. Comment aurais-je pu m’autoriser à ne pas aimer un roman acclamé en hauts lieux?
A d’autres moments, ce fut l’achat des « meilleures ventes » exhibées en tête de gondoles chez les libraires. Elles m’ont attirée et j’ai découvert des auteurs populaires racontant des intrigues captivantes avec une langue accessible et légère mais non sans style. J’allais donc me laisser duper ces éditeurs qui corrompent leur mission sainte pour s’assurer des ventes record ?
Je pourrais aussi citer les publications sur l’hyper actuel développement personnel. En anglais et en français je me suis laissée entrainer par ceux qui avaient, d’après eux, métamorphosé leurs routines et schémas de pensée grâce à une méthode transposable à tous. Je manquais à ce point de clairvoyance pour tomber dans de si grosses ficelles ?
Ces œuvres, créant un rejet ou une surprise, ont fissuré mes certitudes. Peu à peu, elles m’ont appris à lire autrement. Je lis pour m’éduquer. Je lis pour m’informer. Je lis pour m’inspirer. Je lis pour critiquer. Je lis pour me transformer. Je lis pour me guérir. Je lis parfois pour copier. Je lis librement.
A Douala, Paris ou ailleurs, je parcours confiante, les bibliothèques, librairies, salons littéraires, et profite sans restrictions de tous ces livres qui s’additionnent et cohabitent dans mon esprit affranchi.
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