Auteur : Claudia S

  • La fille qui ne voulait pas se taire

    On ne devrait pas perdre sa maman à 14 ans.

    Je parle d’expérience, car mes deux sœurs et moi avons vécu cette tragédie alors que nous n’avions respectivement que 13, 10 et 5 ans. Tous ceux qui ont perdu une mère vous diront qu’on n’y est jamais préparé, mais il y a des âges où c’est vraiment trop tôt. Certes, on n’est plus nourri au sein, mais comment se sevrer de l’amour maternel ? On peut tenir debout, marcher, gambader, mais peut-on affronter les obstacles que la vie dressera sur notre route sans l’accompagnement d’une mère ?

    Adunni voudrait que sa maman ne soit pas morte. Elle voudrait la serrer dans ses bras et sentir ses mains huileuses démêler et coiffer ses cheveux. Sa peine déborde et inonde ses joues de larmes chaudes lorsqu’elle pense à elle, jour et nuit, sans répit.

    L’héroïne du roman d’Abi Daré, La Fille qui ne voulait pas se taire (en anglais The Girl with the Louding Voice), vit dans le village d’Ikati, au Nigeria. Avant sa mort, sa mère vendait des beignets au marché. Grâce à ce modeste commerce, elle permettait à sa famille de survivre et à sa fille de poursuivre sa scolarité.

    Oisif et acculé par les dettes, son père décide alors de la donner en mariage à Morufu, un chauffeur de taxi polygame, brutal et illettré, de plus de quarante ans son aîné. Injustices, violences et abus physiques en tout genre deviennent le quotidien d’Adunni dans ce nouveau foyer macabre. Autrefois élève enjouée, perspicace, prometteuse et altruiste, elle voit ses chances de poursuivre ses études s’amenuiser tandis que son rêve de devenir institutrice s’éloigne. Pourtant, Adunni refuse de se résigner. Même dans cet environnement hostile, elle continue de questionner l’ordre établi, de protester et de se rebeller contre le destin étriqué auquel elle semble condamnée.

    Un jour, Khadidja, sa coépouse enceinte qui l’a prise sous son aile, lui demande de l’accompagner dans un village voisin. Cette excursion marque un tournant décisif. À la suite d’un événement tragique, Adunni est contrainte de quitter précipitamment son village, son frère Kayus et les rares repères qui lui restent pour rejoindre Lagos.

    Qu’adviendra-t-il d’elle dans cette ville inconnue ? Y trouvera-t-elle enfin une chance d’échapper à ses bourreaux ou affrontera-t-elle de nouveaux monstres? Pourra-t-elle poursuivre son éducation et se rapprocher du rêve qu’elle nourrit depuis l’enfance ?

    Abi Daré est une conteuse hors pair et son roman est un chef d’œuvre tant sur le fond que sur la forme. Dès les premières pages, elle entraîne le lecteur dans le sillage d’Adunni et donne naissance à une héroïne aussi attachante que courageuse. Le récit à la première personne constitue l’une des grandes réussites du roman. Adunni s’exprime dans un anglais imparfait, fortement marqué par le pidgin nigérian. Cette langue hésitante, qu’elle cherche sans cesse à enrichir et à maîtriser, crée une proximité immédiate avec le personnage et donne une profondeur unique à sa quête de dignité et d’émancipation.

    Les personnages secondaires sont tout aussi mémorables et c’est là que réside, à mon sens, une autre force du roman. À travers des rencontres savamment orchestrées, Abi Daré aborde des sujets aussi variés que l’immigration, l’esclavage moderne, les violences sexuelles faites aux jeunes filles, le poids du patriarcat dans les mariages, la corruption, l’infertilité ou encore les détournements de la religion et des traditions au service de rapports de domination.

    En toile de fond enfin, l’autrice dresse un portrait saisissant du Nigeria contemporain. Du village rural d’Ikati à la mégalopole tentaculaire de Lagos, des marchés populaires aux quartiers résidentiels les plus privilégiés, elle dévoile une société traversée par de profondes fractures sociales, économiques et culturelles.

    J’ai véritablement été transportée par cette histoire au cours des dernières semaines. Je me suis agrippée à ses pages, à ses péripéties, à ses personnages, aux observations fines et souvent drôles qui ponctuent le récit malgré la dureté de ce qu’il raconte. Je lisais dans les escalators du métro, debout entre deux correspondances, et j’économisais les dernières pages pendant les longues heures de vol, retardant volontairement le moment d’arriver au bout.

    Ma proximité avec Adunni va bien au-delà de notre blessure maternelle commune, ce manque immense laissé par une mère disparue trop tôt, cette impression que quelque chose d’essentiel nous a été retiré avant même que nous ayons eu le temps d’en mesurer la valeur.

    Je reconnais chez Adunni une forme d’entêtement très familière, cette manière presque instinctive de vouloir comprendre le monde, ses règles, ses hiérarchies, ses injustices, comme si les nommer permettait déjà d’y résister un peu. Je reconnais aussi cette difficulté à accepter les choses simplement parce qu’elles ont toujours été ainsi, cette résistance silencieuse mais constante à ce qui enferme.

    Il y a enfin cette impossibilité de se taire. Adunni cherche sa voix tout au long du roman. Elle tâtonne, elle trébuche sur les mots, les transforme, les apprivoise peu à peu, mais même dans cette langue encore fragile, il y a déjà quelque chose qui refuse de se laisser réduire au silence. Cette obstination m’a profondément touchée, parce qu’elle me renvoie à une version plus jeune de moi-même, celle qui voulait que le monde écoute, même lorsque les mots dépassaient encore la pensée, celle qui s’indignait sans toujours savoir comment le dire, et qui confondait parfois urgence et maladresse.

    Je crois que, d’une certaine manière, cela ne m’a jamais vraiment quittée. Je retrouve cette voix lorsque je m’indigne de causes que d’autres considèrent perdues, lorsque je refuse un diagnostic, un protocole ou une prise en charge qui ne respecte pas ma dignité, lorsque je continue à poser des questions là où il serait plus simple de se taire.

    C’est sans doute pour cela que ce roman m’a autant touchée. La Fille qui ne voulait pas se taire n’est pas seulement le récit d’une jeune fille confrontée à la violence, à la pauvreté et aux déterminismes sociaux ; c’est aussi l’histoire d’une voix qui insiste, malgré tout, pour exister.

    Je sais qu’il existe d’autres Adunni. Je sais que nous sommes nombreuses, ici et ailleurs, avec nos parcours différents, nos blessures, nos résistances parfois discrètes mais tenaces. Et j’aime penser que cette obstination-là, cette manière de ne pas céder entièrement au silence, circule d’une histoire à l’autre, d’une femme à l’autre.

    J’espère simplement que nous ne nous tairons jamais.

    Ps : Abi Daré continue à nous faire profiter de son génie avec un tome 2 des aventures d’Adunni : And so I roar.  

  • Le devoir de s’indigner en 2026

    Lorsque Indignez-vous ! paraît en 2010, je le vois partout sans jamais le lire.

    Je me souviens de ces gros caractères noirs sur la couverture blanche de ce minuscule livre que tout le monde lisait.

    J’étudie à Sciences Po et cette période là est marquée par des éléments géopolitiques déterminants. Au rythme des actualisations compulsives de Facebook et Twitter qui ressemblent encore à des espaces d’information et de rassemblement, je suis la révolution tunisienne, la chute d’Hosni Moubarak en Égypte, la crise ivoirienne et l’arrestation de Laurent Gbagbo par les forces françaises à Abidjan.

    Je suis choquée, indignée et solidaire pourtant, je passe à côté du livre.

    Sans doute parce que je me méfie déjà des phénomènes de mode intellectuels. Sans doute aussi parce que j’évolue dans un environnement où l’indignation est parfois un marqueur social autant qu’une conviction profonde. A Sciences Po, l’antichambre de l’élite administrative et culturelle française, on croise des futurs diplomates, ministres, maires, journalistes, dirigeants, mais aussi des révolutionnaires de circonstance et de posture.

    Pour ma troisième année hors les murs, je pars vivre aux États-Unis et de Washington à New York, je découvre les campements d’Occupy Wall Street. Les tentes s’installent dans les parcs, les manifestants dénoncent le pouvoir de la finance et l’accroissement des inégalités.

    Quelque chose bouillonne. Je regarde et j’écoute, mais je ne lis toujours pas Stéphane Hessel.

    Il aura fallu quinze ans. Quinze ans et une réédition préfacée par la journaliste Salomé Saqué pour que je finisse enfin par ouvrir ce texte de trente pages à peine. Trente pages qui ont pourtant fait le tour du monde. Publié en octobre 2010 par une petite maison d’édition montpelliéraine, Indignez-vous ! est devenu un phénomène mondial, vendu à plus d’un million d’exemplaires en France et traduit dans de nombreuses langues.

    Stéphane Hessel fut résistant, déporté à Buchenwald, diplomate, ambassadeur de France et participa aux travaux préparatoires de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948. Lorsqu’il publie ce texte, il a 93 ans. Son message est simple : le moteur de la Résistance fut l’indignation et les jeunes générations doivent reprendre ce flambeau.

    Depuis sa lecture, mon seul regret est de ne pas l’avoir lu plus tôt. Je l’aurais probablement lu avec la fougue de mes vingt ans, avant que les années ne m’apprennent la prudence, les compromis, la recherche de sécurité et le confort relatif des trajectoires balisées.

    Quinze ans après sa publication, le constat de Stéphane Hessel paraît moins daté que prophétique. Les inégalités continuent de se creuser et les ultra-riches accumulent des patrimoines dont l’ampleur défie l’entendement. Les catastrophes climatiques se multiplient et partout sur la planète les peuples souffrent.

    Beaucoup considèrent déjà que les défenseurs du climat et de la transition écologique mènent un combat déjà perdu et la fin de l’histoire connue de tous. Ils s’imaginent peut-être que quelqu’un va un jour siffler la fin de la partie et que tout s’effondrera d’un coup, dans une forme d’apocalypse spectaculaire.

    Pourtant, les choses ne se passeront probablement pas ainsi. Le dérèglement climatique ne nous engloutira pas en une seule fois mais il s’installera progressivement dans nos vies. Il se manifestera par des canicules toujours plus précoces et plus intenses, par des difficultés croissantes d’accès à l’eau, par des catastrophes naturelles plus fréquentes et plus violentes, par des tensions accrues autour de ressources qui se raréfient.

    Les plus puissants ont déjà compris cette réalité donc partout, ils sécurisent leurs intérêts, privatisent des espaces communs, accaparent des ressources et construisent des formes d’entre-soi censées les protéger des conséquences d’un monde qu’ils contribuent pourtant largement à façonner.

    Depuis plusieurs jours, la France étouffe sous une chaleur précoce et exceptionnelle. Les records de température tombent les uns après les autres. Les autorités multiplient les appels à la sobriété, à l’adaptation, à la vigilance.

    Dans le même temps, au cœur de Paris, une plage artificielle et une vague monumentale ont surgi sur les pelouses de la Cité internationale universitaire pour accueillir le défilé homme de Louis Vuitton.

    Lorsque nous sommes entrés à Sciences Po en 2009, plusieurs de mes amis ont eu la chance d’y être logés. Nous y passions des soirées, des week-ends, des moments de flottement propres aux débuts de l’âge adulte. Entre 2016 et 2018, j’ai encore traversé ces allées presque quotidiennement pour rejoindre les bureaux de Kantar. Quand je pense à la Cité universitaire, je ne vois pas un lieu événementiel. Je vois des étudiants qui arrivent à Paris avec leurs valises, des discussions qui se prolongent tard dans la nuit, des rencontres improbables entre nationalités, langues et trajectoires différentes.

    La Cité universitaire n’est pas un terrain vague en attente d’être valorisé. Ce n’est pas un décor disponible à la location pour les marques les plus puissantes de la planète. C’est un lieu pensé pour accueillir des étudiants, des chercheurs, des jeunes venus du monde entier pour apprendre, débattre, construire des savoirs et des amitiés qui parfois durent toute une vie.

    Alors pourquoi y accueillir ce défilé ? Ce choix n’est pas anodin mais s’inscrit dans un mouvement beaucoup plus large où les acteurs privés les plus riches occupent progressivement des lieux qui avaient jusqu’alors une autre fonction. Les marques de luxe défilent au Louvre, sur le Pont-Neuf, devant le Centre Pompidou ou dans d’autres espaces emblématiques de la capitale. Paris devient à intervalles réguliers le décor de campagnes mondiales destinées à alimenter l’industrie du désir. La ville est transformée en vitrine et ses habitants sont invités à considérer cette évolution comme une évidence.

    Désormais, tout peut être acheté, loué, transformé, mobilisé, reconfiguré au service de la communication des plus puissants. Tant pis s’il faut privatiser une pelouse commune pendant près de deux mois. Tant pis s’il faut priver des résidents, des étudiants et tout un quartier d’un espace de verdure en pleine canicule. Tant pis si le paysage se retrouve défiguré par des tentes géantes, des structures éphémères et des installations énergivores destinées à produire quelques images spectaculaires.

    Tant pis s’il faut multiplier les barrières, restreindre les accès, imposer le bruit, les contraintes logistiques et les désagréments quotidiens à ceux qui vivent et travaillent sur place. Tout cela pour cinquante minutes de spectacle.

    Je suis heureuse de voir la communauté de la Cité Universitaire s’organiser, se mobiliser et s’indigner. Mais les résidents et les membres du corps académique restent bien seuls face à ce qui ressemble à un abus de pouvoir : la plupart des rédactions mode et lifestyle s’extasient devant la prouesse esthétique de la vague artificielle et nos feeds Instagram se remplissent d’images admiratives du défilé.

    Bien sûr, je ne suis pas irréprochable : Je prends encore trop souvent l’avion, je n’ai pas suffisamment réduit ma consommation de fast-fashion et mes dépenses continuent parfois d’enrichir de grands conglomérats plutôt que des artisans ou des travailleurs dont le savoir-faire mérite plus de lumière.

    Comment faire mieux ? Selon moi, cela passe par mes habitudes de consommation qui évoluent progressivement bien qu’imparfaitement, mais aussi par l’effort de comprendre le monde dans lequel je vis et de m’intéresser aux combats qui comptent.

    Il aurait fallu lire Stéphane Hessel il y a quinze ans ; il faut toujours le lire aujourd’hui.

    Il faut lire chaque page de cette réédition, entendre l’écho contemporain que lui donne Salomé Saqué dans sa préface et mesurer, à travers la postface des éditeurs, le destin exceptionnel de ce texte.

    Ce petit livre coûte moins de 5€. C’est probablement l’un des meilleurs investissements intellectuels et citoyens que l’on puisse faire aujourd’hui.

    Achetez-le. Lisez-le. Faites-le circuler.

    Dans quelques années, nous devrons répondre à la jeunesse qui arrive derrière nous. Nous devrons lui dire ce que nous avons vu, ce que nous avons compris, ce qui nous a indignés et, surtout, ce que nous avons fait de cette indignation.

    Suivre ici la mobilisation à la Cité Universitaire: https://www.instagram.com/pelouse_residents/

    Acheter ici la réédition du livre de Stéphane Hessel: https://www.ruedelechiquier.net/essais/525-indignez-vous-.html

    Suivre ici la journaliste Salomé Saqué: https://www.instagram.com/salomesaque/

  • Le goût du retour, à la table de Ka

    La nuit s’étirait à n’en plus finir et moi, si fébrile, si nerveuse, je tendais vers le seul horizon à portée de vue : « L’hiver passé, la vie sera de nouveau et moi avec elle».

    J’ai cru parfois apercevoir les signes d’un dégel, puis rien, et chaque tentative de réveiller cette plateforme sonnait faux face aux réalités qui mobilisaient toutes mes forces ailleurs. Ni le printemps, ni le retour des fleurs et de la lumière, ni même les lectures qui s’enchaînaient pourtant sans mal n’ont réussi à me sortir de mon immobilisme et à réanimer la blogueuse pleine d’entrain qui sollicitait l’attention des lecteurs en mars dernier.

    Il aura fallu un beau dimanche de juin pour me remettre en selle et faire naitre le l’article inaugural de cette saison 2026.  L’événement déclencheur ? Un atelier de cuisine végétale organisé et superbement dirigé par la cheffe Ka dans les cuisines de Wild Kitchen à Paris.

    Ni végane ni végétarienne (avec toutefois quelques tentatives brodées autour de temps forts religieux ou de défis saisonniers, dont un record d’un mois sans viande), j’ai plutôt un régime omnivore. Je ne souffre quasiment d’aucune allergie donc mes seules limites sont celles de mes goûts et des considérations environnementales et humanistes qui, je l’espère, à moyen terme, me conduiront vers le flexitarisme…

    En revanche, je suis gourmande, curieuse et toujours partante pour soutenir ceux qui font bien, beau et bon. Ajoutez à cela que la cheffe Ka est une de mes cousines les plus proches et que je partage avec elle plusieurs souvenirs liés à la nourriture, et vous retracerez les raisons de ma présence à cette activité culinaire.

    Au menu, gaspacho vert au moringa, galette d’attiéké croustillante, guacamole de safou & salade Sweet & Spicy, fondant au chocolat & fonio, coulis mangue-passion. Vous avez dit original ? Créatif ? Bien entendu, mais surtout, retour aux racines et alimentation consciente sans jamais sacrifier le plaisir gustatif.

    Autour de la table, d’autres curieux aux régimes alimentaires divers et aux origines multiples, du Cameroun aux États-Unis en passant par la Guadeloupe. Favorisées par un cadre bucolique et une guide expérimentée, les conversations étaient à la fois légères et engagées.

    Nous avons échangé des recettes et des astuces sur les cuissons, le stockage, le découpage, des recommandations pour acheter et consommer des aliments nourrissants, détourner les pièges des industriels véreux, rééduquer nos fausses croyances ou mauvaises habitudes alimentaires. Les plus instruits sont même allés jusqu’à recommander les meilleures combinaisons de compléments alimentaires ou de nutriments pour une absorption optimale et la fin des carences.

    Des idées nouvelles et l’envie d’intégrer plus de végétal dans mes recettes, voilà ce que j’ai emporté de ce dimanche chez Wild Kitchen. Certaines conversations ont aussi continué après la fin de l’atelier comme le trajet retour partagé avec cette participante aux récits de voyage étaient à la fois inattendus et inspirants. En fin de compte, il y a des journées qui ne demandent rien de plus que cela pour laisser une trace.

    La cheffe Ka

    À ma cousine, depuis la fois où tu m’as fait croire que le pesto dans la cuisine de ta mère était une pâte de cannabis et t’es délectée de me voir succomber à un bad trip sous placebo, jusqu’aux brunchs en tête-à-tête et en groupe d’organisateurs amateurs de mariage, tu as permis de lier des temps de confession et de célébration à des saveurs et textures uniques. Voir ton talent et ton amour se démultiplier dans ces entreprises culinaires me réjouit et m’inspire profondément à moi aussi cultiver mon jardin, à ma façon.

    À mes camarades d’atelier qui passeront peut-être par ici, merci pour vos partages, vos témoignages, votre entrain, qui ont créé une énergie si agréable durant ces trois heures passées ensemble.

    Enfin, à mes généreux et patients lecteurs, cette publication marque un retour timide. Je ne me fixe pas de promesse pour cette saison. Je n’ose formuler de grands projets de renaissance car les saisons passées m’ont appris que certaines choses ne se commandent pas. Pour cette fois-ci je m’autorise uniquement à nourrir chaque occasion de refaire jaillir la vie et, peut-être même, à lui redonner une chance de dominer face à l’inertie et la calamité.

    A force de semer, ça finira bien par pousser, non ?

    PS : si cette présentation vous a intrigué, voici de quoi poursuivre le voyage, sous plusieurs formats :

    L’univers de Ka, pour découvrir une approche de l’alimentation centrée sur la conscience, la curiosité et le respect du vivant. Une invitation à ralentir, à regarder autrement ce que l’on met dans son assiette, et peut-être à franchir le pas d’un atelier de cuisine pour vivre l’expérience de l’intérieur : https://www.instagram.com/votrekadeconscience/

    Wild Kitchen, pour franchir le pas, et partitiper à un atelier de cuisine végétale: https://www.wildkitchenparis.com/

    Le Miam Show, un média qui explore les cuisines d’ici et d’ailleurs à travers celles et ceux qui les font vivre. On y découvre des récits culinaires, des parcours de cuisiniers et cuisinières, et des façons multiples de raconter le goût comme un langage universel : https://lemiamshow.com/a-propos/

    Voyage en cuisine, sur Arte, du lundi au vendredi à 19 heures (précédé de Invitation au voyage dès 16 h 30 si votre agenda le permet), une série qui mêle découvertes culinaires, géographie de l’alimentation et histoires de transmission autour des recettes. À retrouver également en replay sur arte.tv

    La Fourche, une alternative pour accéder à des produits bio du quotidien via un système de livraison et d’abonnement, pensé pour rendre l’alimentation plus accessible et plus cohérente avec des choix écologiques et responsables : https://lafourche.fr/

  • Merci pour l’été 2025

    Je vis dans un appartement baigné de lumière, face à une aire de jeux arborée. Depuis mon étage, les grandes baies vitrées m’offrent un poste d’observation privilégié sur les changements de saisons au fil des mois.

    Aujourd’hui, l’air est doux, le soleil franc, et les arbres n’ont encore rien cédé de leur feuillage verdoyant. C’est une journée de début septembre qui semblerait presque printanière. Ce vert que j’aime tant virera bientôt à la rouille sous le ciel gris de l’automne. Les journées se feront plus courtes et s’alourdiront sous le poids des obligations et la cadence effrénée de la vie citadine.

    Avant d’être emportée par tout cela, je veux prendre un moment pour immortaliser la séquence qui s’achève.

    J’écarte volontairement une rétrospective de lectures, podcasts, interviews et autres contenus qui m’ont édifiée, divertie et réconfortée pendant les moments (ils ne manquent jamais) de doute, de fatigue ou de tristesse. Ce sera l’affaire d’un autre jour.

    Cette fois-ci je veux retranscrire ici l’énergie et les instants lumineux qui m’ont transportée loin de mes tracas quotidiens et mes batailles silencieuses.

    Voici donc une promenade en images et en mots, une mosaïque de paysages, saveurs et expériences qui ont marqué mon été. Un bel été somme toute.

    A très vite pour la suite.

    Et comme toujours, merci de me lire !

    Taverne Grecque. Corfou, mai 2025
    Combien de photos de jardins et de plantes une fille doit-elle avoir dans sa galerie? La réponse dans mon prochain Ted Talk. Le lieu de l’événement? Les jardins du palais de Sissi à Corfou. Mai 2025
    Une belle découverte. Je recommande les yeux fermés pour des plats aux inspirations italiennes, frais, faits minute, savoureux et abordables avec une vue panoramique sur Corfou. Mai 2025
    En mer et en hauteur à Paleokastritsa. Une étape immanquable de la découverte de l’île grecque de Corfou. Bateau, raviolis frais, limoncello spritz et visite de monastère. Peut-être la plus belle journée de mai 2025.
    Café artistique en sortant de la baignade matinale à Perama. Mai 2025
    Café albanais. Un charmant gérant qui s’efforçait de communiquer en anglais et d’accompagner chaque commande d’un mot encourageant. Mai 2025
    Annecy, enfin ! Depuis le temps que je voulais découvrir la Venise des Alpes et les lacs qui l’entourent, Annecy était très haut dans ma liste mais elle s’est faite désirer. En Août 2025, l’opportunité s’est finalement présentée et j’ai passé une formidable journée ensoleillée entre baignade, balade en bateau et vue imprenable sur les montagnes. L’attente en valait vraiment la peine, la région est une véritable pépite de France.
    Un diner, plus joli que bon au Domaine de la Reine Margot. Rien de transcendant (surtout au regard des prix pratiqués) mais les cocktails et le cadre ont quelque peu sauvé la célébration d’une occasion spéciale. 09 juillet, Issy-les-Moulineaux.
    Finalement une city girl à Florence. Ah la Toscane ! S’il y a bien une destination que j’ai fantasmée et que je voulais visiter depuis un long moment, c’est indéniablement Florence. Toute chose vient donc à point à qui sait attendre… Parfaite en tous points: gastronomie, architecture, sculpture, héritage, villas somptueuses, panoramas viticoles. Bref, l’art de vivre à l’italienne qui en fait une destination qui ne déçoit jamais.
    La vue depuis Ribeo, mon restaurant coup de coeur à Florence. Juillet 2025
    Poggio Torselli, dans le terroir du Chianti pour une dégustation de vin et la visite d’un domaine époustouflant. Encore une belle journée, marquée par une chaleur écrasante et des rencontres surprenantes. Juillet 2025.
    Musée Gucci et parfumerie Santa Maria Novella à Florence. Le savoir faire, l’héritage et le beau. Un régal pour les sens. Juillet 2025
    Capturer les belles lignes et le travail soigné. Le beau est partout. Florence, Juillet 2025.
    Petit détour par Bologne, son unique centre historique sculptural (et redondant), et visite de la maison commune. Imaginez, vous venez de dire « oui » à votre moitié et vous descendez rejoindre vos invités et tous ceux qui vous aiment via cet escalier somptueux.. Vraiment, il n’y a pas à dire, les italiens savent y faire !
    Exceptionnel séjour à l’hôtel Miura, au pied des Alpes. Je vous recommande l’expérience staycation pour profiter à prix avantageux des boisssons au bar Dario, du spa très bien équipé, du petit-déjeuner qui n’a rien à envier aux brunchs hors de prix de Paris et d’une chambre moderne avec mobilier soigné. Prévoyez aussi un dîner au très bon restaurant Zélie. Une pause bien-être et gourmade pour ce weekend d’août. Un sans faute, si on me demande.
    Tranquillité et dépaysement à portée de métro dans les jardins de la Grande Mosquée de Paris. Je me répète mais le beau est partout et parfois plus accessible qu’on ne le croit. Aout 2025

    FIN.

  • « Rien de grave? », comment la misogynie médicale impacte la santé des femmes

    Le temps durant lequel j’ai pu savourer et m’envelopper dans l’amour inconditionnel d’une mère a été bien trop court : elle nous a quittés à l’aube de mon adolescence. Pour autant, et je m’en estime heureuse, je n’ai pas ressenti le manque de présence féminine. Dans mon quotidien, et à chaque étape clé de mon développement, j’ai pu compter sur une tante, une sœur, une cousine, une amie pour me tenir la main.

    Durant nos retrouvailles et moments de partage, je suis depuis toujours saisie par les mines terrifiées et l’inconfort handicapant qu’expriment souvent de nombreuses femmes. Elles comparent leurs souffrances menstruelles et s’échangent des astuces en tout genre (bouillottes, calmants, tisanes… etc.) pour les atténuer.

    Mes premières règles sont arrivées quelques jours avant la rentrée au collège. Je me suis sentie chanceuse d’échapper au mal-être qui me paraissait le lot inévitable réservé à toutes les femmes. Armée d’une brève initiation à la routine de protection et d’hygiène intime à observer soigneusement durant ces 5 jours mensuels, et d’une mise en garde évasive sur les risques d’une grossesse précoce, j’ai commencé ma vie menstruelle dans un relatif confort.

    J’ai perdu ce confort à l’approche de la trentaine, où j’ai connu une détérioration sévère de ma santé gynécologique et obstétrique. Endométrite, syndrome dysphorique menstruel, insomnies hormonales, adénomyose et autres troubles se sont installés insidieusement dans mon quotidien. Aujourd’hui, ils pèsent lourdement sur ma qualité de vie, mes projets et ma santé globale.

    « Mes saignements menstruels sont tellement abondants que je dois programmer plusieurs alarmes la nuit pour changer mes protections hygiéniques. »

    « Je n’ai que 4 jours de répit dans le mois où je ne subis pas des souffrances indicibles qui m’empêchent de travailler, de faire du sport, ou tout simplement de passer des moments de qualité avec ma famille. »

    « Mon médecin rechigne à me prescrire des examens complémentaires pour identifier mes problèmes de santé. »

    « Les médecins m’ont reproché un manque d’efforts et de discipline alors même que je souffrais de problèmes de thyroïde non diagnostiqués qui causaient ma prise de poids. »

    « Des infections mal soignées ou ignorées m’ont causé des fausses couches à répétition. »

    « J’ai dû accoucher seule sur un parking car l’équipe médicale pensait que j’exagérais les douleurs de contraction. »

    « Ma santé mentale s’est considérablement détériorée depuis mon accouchement, mais je ne parviens pas à me faire aider. »

    « Je n’ai pas eu le suivi nécessaire après mon accouchement et j’ai souffert d’incontinence et de douleurs handicapantes jusqu’à ce qu’on m’aide avec une opération. »

    « J’ai subi plusieurs examens gynécologiques sans anesthésie et sans mise en garde honnête sur la douleur. »

    « Mes symptômes n’ont pas été entendus par les équipes médicales alors que je savais pertinemment que je faisais une crise cardiaque. »

    Autant d’histoires qui pourraient être les miennes, ou celles d’une amie, d’une sœur, d’une compagne, d’une mère, d’une femme en vie, en lutte, ou déjà partie.

    Au Royaume-Uni, la journaliste bien connue Naga Munchetty a brisé le silence en mai 2023, évoquant sur Radio 5 Live « des douleurs constantes, lancinantes » dues à l’adénomyose, un trouble trop souvent ignoré. Diagnostiquée à l’âge de 47 ans, après plus de 30 ans de consultations infructueuses, elle a sensibilisé de nombreuses personnes.

    Sur YouTube, les extraits de ses entretiens et discussions dépassent souvent les 100 000 vues et attirent des milliers de commentaires, reflétant l’impact de ses prises de parole dans les médias. Cette dynamique l’a conduite à l’écriture de son premier ouvrage, It’s Probably Nothing : Critical Conversations on the Women’s Health Crisis, publié le 24 avril 2025.

    Le livre rassemble de nombreux récits, tous saisissants ; témoignages de médecins experts, chiffres et études nationales rendent compte des difficultés chroniques, de l’errance médicale, des drames humains et de souffrances déchirantes. Naga Munchetty soutient que ces maux entravent considérablement la capacité de nombreuses femmes à « atteindre leur plein potentiel », à contribuer positivement à la société, à vivre en bonne santé.

    L’autrice dresse un état des lieux alarmant sur la santé des femmes, depuis les fondements biaisés de la médecine dédiée aux femmes, jusqu’à la création moderne du concept de misogynie médicale « medical misogyny ». Cette terminologie décrit la difficulté des femmes à faire entendre, malgré la connaissance unique qu’elles ont de leur corps, la gravité de leurs souffrances – particulièrement gynécologiques et obstétriques – par les professionnels de santé (hommes ou femmes), en raison des biais de genre.

    À ce biais structurant, il faut également ajouter des circonstances aggravantes de biais liés aux minorités ethniques ou religieuses, au statut social réel ou perçu, au racisme, à l’âgisme ou parfois à la barrière de la langue. Les conséquences ? Un manque de moyens et de recherches dédiées, une prise en charge dégradée et des femmes abandonnées à des souffrances physiques et mentales qui pourraient être évitées ou mieux accompagnées.

    Ancré au Royaume-Uni et contextualisé sur son système de santé, le livre n’en reste pas moins pertinent pour décrire des réalités universelles qui traversent les géographies, voire même les frontières entre les pays aux systèmes de santé plus ou moins développés.

    Ce livre peut être un éveil et un outil pour chacun et chacune. On ne sait jamais quand on aura besoin de contester un diagnostic, de défendre sa partenaire, une proche ou une personne en difficulté lors d’une prise en charge ou d’un parcours médical. Et pour faire entendre cette voix, il faut être éduqué, informé et outillé.

    À titre personnel, je suis reconnaissante à Naga Munchetty d’avoir utilisé sa voix, son métier et ses moyens pour livrer cet ouvrage qui a été salvateur pour moi et que je juge absolument nécessaire. Je la remercie de me tenir la main et de perpétuer cet héritage de sororité qui me suit depuis toujours. J’espère, moi aussi, y contribuer de manière positive.

    Si le livre vous intéresse, je vous exhorte à l’acheter. Si vous connaissez quelqu’un qui a besoin de le lire, pensez à lui offrir (il peut s’obtenir en ligne ou auprès de personnes résidant au Royaume-Uni). Je suis également disposée à vous prêter mon édition personnelle.

    J’espère une traduction rapide et accessible pour édifier le public francophone et le plus grand nombre, qui mérite – on ne saurait trop le répéter – une éducation renforcée et des outils pratiques pour accéder à une meilleure qualité de vie. C’est notre droit à toutes.

    Prenez soin de vous. Prenons soin les un(e)s des autres.

    PS : quelques ressources complémentaires avec sous-titrage disponible en français :

    Naga Munchetty on Medical Misogyny: ‘I Lived in Pain for 32 Years’: https://www.youtube.com/watch?v=Gm12Y7y1m3Q&ab_channel=Lorraine

    Naga Munchetty sur les difficultés cachées des soins de santé pour les femmes : https://www.youtube.com/watch?v=zibDYONYjq0&ab_channel=DrLouiseNewson


    SOPK, adénomyose, peau et confiance en soi : Valérie Ayena et Raïssa Dora brisent le silence: https://www.youtube.com/watch?v=2fEJT01HB4g&ab_channel=DrCeciliaLOKROU

    Français : Enquête inédite Ipsos x FHF « Santé des femmes » : Quand les biais sexistes compromettent la santé des femmes : https://www.fhf.fr/actualites/communiques-de-presse/enquete-inedite-ipsos-x-fhf-sante-des-femmes-quand-les-biais-sexistes-compromettent-la-sante-des

  • Les champions jettent, les autres ramassent

    Dans la nuit du samedi 31 mai, lors de la consécration du Paris Saint-Germain au titre de champion d’Europe de football, les scènes de liesse dans la capitale m’ont laissé un goût d’amertume.

    Sans déjouer les prédictions, les médias télévisés et les réseaux sociaux ont rapidement rapporté des dégradations dans l’espace public. Ces comportements sont le fait de casseurs et d’amateurs de rixes opportunistes qui, en plus de s’attaquer au mobilier urbain, aux entreprises et aux propriétés privées, méprisent totalement les agents chargés de la propreté de la ville. J’étais peinée en imaginant l’étendue de la tâche qui attendait ces travailleurs.

    Si encore ces débordements restaient l’exception, on pourrait les ranger au rang des excès ponctuels — aussitôt exploités pour relancer la rengaine classiste et raciste sur la prétendue vulgarité du football, sport « de masses », et l’incivilité congénitale de ceux qui l’aiment.

    Mais ces scènes se rejouent, inlassablement, à chaque grand rassemblement public : concerts, manifestations, défilés… Ce n’est plus l’exception, c’est devenu la norme. Et l’alibi footballistique, bien pratique, masque une réalité plus vaste et plus inquiétante.

    Murielle Dumas est une figure emblématique du journalisme en France depuis près de trente ans. Elle a consacré sa carrière à la réalisation de sujets documentaires et à l’animation d’émissions primées telles que Bas les Masques et Vie privée, vie publique. Fidèle à son style mêlant, immersion et écoute empathique, elle a publié en 2020, avec Denis Demonpion, journaliste et biographe, Des ordures et des hommes, un clin d’œil à l’œuvre majeure de John Steinbeck où, comme lui, elle décrypte la réalité de travailleurs précaires : en l’occurrence, les agents de la propreté de la ville de Paris.

    Les deux journalistes vont à la rencontre d’une unité d’élite – la Fonctionnelle – semblable au GIGN, qui déploie son action sur des missions périlleuses, exige un engagement lourd et infaillible, et permet une certaine évolution hiérarchique et sociale aux quelques 300 hommes et la poignée de femmes qui la compose. Ils mettent également en lumière les rouages du métier, la lente féminisation de la profession, l’ampleur du gaspillage, de la surconsommation, et les défis écologiques de notre époque.

    Issu d’un reportage pour France 2, le livre donne la parole aux travailleurs venus d’Afrique, aux ruraux devenus franciliens d’adoption, aux petits jeunes comme aux plus âgés reconvertis dans la propreté, par manque d’alternatives professionnelles ou attirés par la sécurité d’un emploi de fonctionnaire face à une réalité économique morose. Il éclaire des parcours d’hommes aux rêves brisés, bien trop souvent écorchés par la vie, exerçant un métier pénible, marqué par l’éternel recommencement au contact de l’insalubrité, des démunis, du danger et du mépris social.

    À bien des égards, ce livre est instructif et se révèle une lecture fondamentale pour quiconque souhaite lever le voile de l’invisibilité jeté sur les agents de la propreté de la ville de Paris.

    Autant au niveau collectif qu’à titre individuel, notre gestion des déchets traduit les valeurs de vivre-ensemble que nous avons en partage – ou qui nous font défaut : la protection de notre espace commun, la considération des métiers essentiels et pénibles, ou encore l’éducation des générations futures. C’est donc une question de sens commun et de sens civique.

    À titre personnel, je crois de moins en moins à un changement des comportements sans des mesures de coercition fortes (surveillance accrue, amendes exemplaires, « name & shame »…). Je désespère de devoir rogner des libertés fondamentales pour maintenir un cadre de vie sain, qui bénéficierait pourtant à tous et nous maintiendrait du côté des sociétés civilisées.

    En attendant un sursaut miraculeux, réassénons une énième fois que la célébration, toute joyeuse et historique soit-elle, ne peut autoriser de tels comportements outranciers et inciviques au mépris du labeur des autres.  

  • L’inventaire des rêves, ou les illusions perdues

    Dans un souci de fidélité à la ligne éditoriale choisie pour ce blog, ce post se doit de rapporter une anecdote. Celle du jour concerne les rêves.

    Nous sommes à Washington D.C., en 2012. Je partage ma chambre sur le campus avec Heather. Heather est aveugle. Elle se déplace avec une canne. Elle est autonome, joyeuse, et a de magnifiques yeux bleus. À cette époque, je suis persuadée que ma curiosité m’oblige à enfoncer toutes les portes, sans retenue, parfois sans empathie.

    « Mais toi, comment tu rêves ? », je lui demande un matin au réveil.

    « Je rêve de la même manière que j’expérimente le monde », me révèle Heather.

    J’apprends donc que la vue n’est pas indispensable pour rêver. Sans images, les non-voyants mobilisent d’autres sens pour vivre cette perte de conscience, de contrôle et de contact avec la réalité, où les possibilités les plus improbables peuvent se manifester.

    Ayant admis l’inclusivité et l’accessibilité des rêves, une question vient me troubler bien des années plus tard : les rêves sont-ils légitimes ?

    Dans mon dictionnaire, les rêves s’opposent aux objectifs.

    J’accueille volontiers ces derniers et je me tiens toujours prête à les réviser, ajuster et recadrer dans le cheminement vers ma transformation personnelle. Depuis peu, je m’efforce aussi de les déconstruire et je les abandonne parfois, soulagée.

    Pour ce qui est des rêves, mon appréciation est plus distanciée et méfiante. J’y vois des envolées du cerveau, pris en traître, privé de son pouvoir de commandement et d’action. Quelque part, c’est pour moi, au mieux, une échappatoire, au pire, une perte de temps.

    C’est avec cette toile de fond que je me suis plongée dans le dernier roman de Chimamanda Ngozi Adichie, Dream Count (en français, L’Inventaire des rêves), à la recherche d’une réponse à ma question persistante.

    D’emblée, je dois annoncer que le livre m’a moyennement convaincue. L’écriture m’est apparue par moments assez paresseuse. J’imagine l’autrice rapatriant des morceaux d’anciens textes (l’histoire de Zikora avait d’ailleurs déjà été publiée, en 2020, dans une nouvelle éponyme) pour rapiécer une trame faiblement soutenue par un personnage principal craintif bien que vagabond. Il faut croire qu’on concède volontiers certaines faiblesses à une pop star littéraire sur le retour, après dix ans d’absence et plusieurs chefs-d’œuvre indiscutables.

    Le roman déroule plusieurs histoires de femmes, chacune aux prises avec ses rêves. Chez Chiamaka, ce sont presque des rêveries, si éloignées du réel qu’elles en deviennent presque absurdes. A l’opposé, sa cousine Omelogor, elle, avance avec détermination. Ses rêves sont des plans d’action ; elle les confronte au monde, elle les impose aux circonstances.

    Les rêves de Kadiatou, autre personnage clé, sont d’une simplicité désarmante. Ils semblent accessibles, presque élémentaires, et pourtant ils lui sont refusés, brisés par une chaîne d’épreuves, dont une, d’une brutalité telle qu’elle raye toute illusion de justice.

    L’histoire de Zikora, quant à elle, est banale, commune, et ses péripéties sont épuisées dans les scénarios de films nollywoodiens. En résumé, une vie prédisposée et planifiée avec précision, à laquelle il manque un mariage, le statut d’épouse, et la consécration d’être mère. Voilà son plan brisé par un homme, insensible et irresponsable, qui piétine sans se retourner toutes ses prières, ses concessions, ses ajustements et réajustements.

    Soit. Ce personnage pose une question difficile, qui m’a prise au dépourvu et secouée. Si même lorsqu’on s’investit activement pour ses rêves, qu’on se contorsionne et qu’on s’entête, ils persistent à dérailler et nous éloigner de nos objectifs, alors sont-ils seulement légitimes ?

    Binta, la sœur aînée de Kadiatou complète cette galerie de femmes. Binta a une force intarissable, inadaptée à son environnement. Elle trouble, électrise parce qu’elle bouge les lignes et se saisit de tout ce dont elle a besoin pour réaliser ses ambitions. Mais elle est arrêtée en plein vol, d’une manière tragique. Son corps se rebelle contre elle, la torture et finit par la briser, alors même qu’on lui tendait enfin une main aidante. Binta, c’est la fatalité qui écrase le génie, les promesses de l’avenir, les rêves. Ses rêves n’étaient-ils pas légitimes ?

    Ces exemples semi fictifs, et d’autres personnels qu’il serait impudique de ressasser ici, portent à croire que, non, tous les rêves ne sont pas légitimes. Ce sont ces rêves qui se brisent devant une réalité trop dure, des circonstances réellement implacables. Ce sont aussi ces rêves qui nous malmènent et nous torturent. Ces rêves qui persistent alors que nous aurions mieux fait de nous résigner devant  leur impossibilité.

    Avec le temps, les rêves brisés et les illusions perdues, je finis par croire que certains rêves n’ont leur place légitime que dans notre imagination. Ces rêves ne servent qu’à rêver. Au mieux, ils permettent d’écrire des histoires. Rêver et écrire : n’est-ce pas là une vie de rêve pour tout amoureux de la littérature ?

  • Spes non confundit, l’espérance ne déçoit pas

    Ce matin, c’est le lundi de Pâques, et le pape François s’en est allé.

    Malgré la maladie qui l’affaiblissait depuis plusieurs semaines, il avait tenu à prononcer la bénédiction Urbi et Orbi la veille, lors de la messe de Pâques. Quel symbole, et quelle grâce pour ces croyants venus célébrer la fin du carême et la résurrection du Christ !

    J’ai grandi dans une famille protestante, où la religion était avant tout un lien culturel. Enfant, j’ai fréquenté l’école du dimanche, puis reçu mon baptême dans une paroisse du centre-ville de Douala. Je garde en mémoire les cantiques en douala chantés par mon père et mes oncles dans leur chorale locale. Comment oublier la messe du soir de la Saint-Sylvestre, où, tous vêtus de blanc, nous chantions ces mêmes cantiques et célébrions le passage à la nouvelle année à coups de « Mbueeeh » et d’embrassades chaleureuses ?

    En vérité, notre pratique religieuse se limitait quasi exclusivement aux temps forts vécus en communauté. Chacun était libre de cultiver, ou non, sa foi, à son rythme et dans le secret de son cœur. Il va sans dire que je me tiens donc à distance de tout prosélytisme. Cette plateforme n’est pas un cheval de Troie pour une évangélisation déguisée, ni un canal de recrutement pour une secte à la mode visant mes semblables.

    Aujourd’hui, je souhaite simplement mettre en lumière la parole d’un homme dont les mots résonnent avec justesse et actualité. Je pense en particulier à la Bulle d’indiction du Jubilé ordinaire de l’année 2025, intitulée Spes non confundit, ou L’espérance ne déçoit pas.

    Le pape y prend la défense des migrants, des prisonniers, des malades, des plus faibles, et de tous ceux qui subissent l’oppression : à cause de ce qu’ils sont, de ce qu’ils aspirent à devenir, ou de ce qu’ils n’ont pas eu le choix d’être. Chacun, selon sa situation, peut y trouver un message personnel d’encouragement et de résilience, en ces temps troublés.

    Pour les jeunes, par exemple, il écrit :

    « Il est beau de les voir déborder d’énergie, par exemple lorsqu’ils retroussent leurs manches et s’engagent volontairement dans des situations de catastrophes et de malaise social. Mais il est triste de voir des jeunes sans espérance. Lorsque l’avenir est incertain et imperméable aux rêves, lorsque les études n’offrent pas de débouchés et que le manque de travail ou d’emploi suffisamment stable risque d’annihiler les désirs, il est inévitable que le présent soit vécu dans la mélancolie et l’ennui. »

    Pour les victimes de la guerre, alors que des régions entières sont détruites par la folie de criminels sanguinaires soutenus par des alliés lâches et irresponsables, le Pape appelle à la paix et à la solidarité :

    « Je renouvelle mon appel pour qu’avec les ressources financières consacrées aux armes et à d’autres dépenses militaires, un Fonds mondial soit créé en vue d’éradiquer une bonne fois pour toutes la faim, et pour le développement des pays les plus pauvres, de sorte que leurs habitants ne recourent pas à des solutions violentes ou trompeuses et n’aient pas besoin de quitter leurs pays en quête d’une vie plus digne. »

    Il plaide pour un partage plus juste et équitable des richesses, alors que, partout, la violence économique détériore les conditions de vie :

    « Si nous voulons vraiment préparer la voie à la paix dans le monde, engageons-nous à remédier aux causes profondes des injustices, apurons les dettes injustes et insolvables, et rassasions les affamés. »

    Il n’est pas nécessaire d’être catholique, chrétien, ni même croyant, pour être touché par la disparition du Pape François. L’humanité a véritablement perdu un Père. Aujourd’hui, nous sommes tous un peu orphelins.
    Puisse son message d’espérance nous accompagner, alors même que l’état du monde nous donne toutes les raisons de désespérer.

    Lettre à lire ici : https://www.vatican.va/content/francesco/fr/bulls/documents/20240509_spes-non-confundit_bolla-giubileo2025.html

  • Raconter le deuil

    Le besoin d’écrire s’est rapidement manifesté face à l’épreuve.
    L’heure de thérapie bimensuelle que je m’accordais depuis un an ne suffisait plus à évacuer mes émotions. Comme un moteur rouillé, mon cœur, s’il devait poursuivre ses fonctions, réclamait une vidange plus régulière, plus immédiate aussi.


    Les écrits consignés dans mon cahier sont confus, mélancoliques, inachevés. Ils sont inexploitables pour une quelconque production littéraire. D’ailleurs, je ne supporte pas moi-même de les lire.


    Le besoin incontrôlable de libérer la douleur via l’écriture n’a rien de curieux ou d’inédit. Ce qui est remarquable, à l’inverse, c’est de sortir son deuil de l’intime pour le partager avec le monde. Mettons de côté les témoignages usuels de proches éplorés durant une éloge funèbre devant un cercle restreint, en terre connue. Ici, il s’agit plutôt d’inviter des anonymes curieux au cœur de sa vulnérabilité la plus brute et la plus laide, alors même qu’on traverse le deuil.

    Après avoir rapidement abandonné mes écrits post-traumatiques, j’ai lu plusieurs récits de deuil.
    Il y a eu quelques déceptions, notamment celui qui promettait de raconter l’après deuil mais livrait finalement une autobiographie suintant les privilèges de caste, à la limite de l’exhibitionnisme malsain. Face à mes propres griffonnages et cette lecture malheureuse, je me suis d’ailleurs souvenue de ce passage de Mohamed Mbougar Sarr dans La plus secrète mémoire des hommes, Prix Goncourt 2021 :
    « Puis, longtemps après, je compris : avoir une blessure n’implique pas qu’on doive l’écrire. Ça ne signifie même pas qu’on songe à l’écrire. Et je ne te parle pas de le pouvoir. »

    Et, finalement, une œuvre s’est démarquée.
    Un carnet sobrement intitulé Notes on Grief dans lequel Chimamanda Ngozi Adichie livre un récit personnel, certainement le plus intime de sa bibliographie. Elle y dévoile ses rituels familiaux, sa relation avec son père et le contexte effroyable de son décès, survenu durant la pandémie de Covid-19.

    Alors que tout cela est à mille lieues de ma réalité, et que ces circonstances sont uniques à l’autrice, une véritable proximité s’est néanmoins installée.
    Son écriture, toujours précise et imagée, a fait renaître « la physicalité du chagrin », ces sensations qui m’ont moi-même accompagnée : la migraine causée par les boucles de questionnements sans fin, le goût âpre du chagrin sous le palais, la lourdeur des réveils dus aux somnifères, le corps qui tremble sous la table au dîner, ou les pleurs qui surgissent devant le miroir de la douche.

    Elle évoque aussi la culpabilité de ne pas avoir agi, ou pas assez, a posteriori, face aux signes annonciateurs du drame, l’angoisse et la frustration d’être maintenue à l’écart de l’organisation des obsèques (dans son cas, les frontières fermées et l’absence de trafic aérien la confinent aux États-Unis pendant de longs mois), et l’impossibilité de se plonger réellement dans le deuil en raison des coutumes et de la bienséance traditionnelles, qui dictent à la famille des postures publiques codifiées.

    Quand bien même la mort de James Nwoye Adichie est au centre du récit, celui-ci transcende les terribles adieux d’une fille à son père et parvient à retranscrire l’universalisme du deuil. Chimamanda Ngozi Adichie décrit la douleur injuste et sournoise, qui ne s’embarrasse ni de la santé, ni de l’âge, ni des accomplissements du défunt. Elle pointe avec justesse les condoléances — sophistiquées ou fainéantes — et les souvenirs brouillés qui ne sont, à cet instant, d’aucun réconfort. Elle s’effondre face à la réalité fatale que l’être aimé s’en est allé et ne reviendra plus.

    À travers Notes on Grief, Chimamanda Ngozi Adichie ne cherche pas à consoler. Elle ne tente pas non plus de donner un sens à l’inacceptable. Elle témoigne, simplement. Et grâce à ce témoignage, elle aide à se sentir moins seule dans le chaos.

    C’est peut-être cela, au fond, l’intérêt de raconter son deuil : raconter non pas pour se délivrer ou encore moins guérir mais pour se lier à l’autre dans une humanité commune, presque banale.

    Là encore, Mohamed Mbougar Sarr l’a parfaitement saisi et l’écrit sans détour : « Le temps est assassin ? Oui. Il crève en nous l’illusion que nos blessures sont uniques. Elles ne le sont pas. Aucune blessure n’est unique. Rien d’humain n’est unique. Tout devient affreusement commun dans le temps. Voilà l’impasse ; mais c’est dans cette impasse que la littérature a une chance de naître. »

  • Intelligence artificielle: moins d’images, plus de lecture

    Comment produire une pensée originale sur l’intelligence artificielle au moment où le sujet est sur toutes les lèvres ?
    En permanence analysée par les penseurs sceptiques, galvanisée par les scientifiques sur prometteurs, décortiquée par les journalistes inépuisables et maltraitée par les créateurs de contenus putaclics, l’IA interpelle mais continue sa course inarrêtable.


    Depuis le 26 mars 2025, elle a franchi une nouvelle frontière lorsqu’OpenAI, la société mère de ChatGPT, a lancé une IA générative capable de réaliser des images imitant le style du Studio Ghibli.
    Il n’en fallait pas plus pour que des images retouchées inondent les écrans. Elles mettent en lumière, pour ceux qui veulent bien le voir, une déresponsabilisation collective face à la place des IA génératives.


    Qu’est-ce qui nous autorise à nous approprier, sans compensation, un style unique et le travail de plusieurs années pour notre amusement personnel ? Hayao Miyazaki, cofondateur de Studio Ghibli, a d’ailleurs exprimé son opposition à l’art généré par IA, le qualifiant d’insulte à la vie.


    Ces réflexions ne sont pas réservées aux législateurs : soyons courageux et osons voir, au-delà d’une tendance qui défile, un réel basculement de notre rapport à l’art, à l’éthique et à la propriété intellectuelle.

    Parce que d’autres sont plus experts et complets sur le sujet, je vous recommande deux lectures coup de cœur pour approfondir la réflexion.

    Dans son essai Diriger l’IA, Maurice Ndiaye interroge notre avenir technologique: quel cap voulons-nous lui donner ? Quelle gouvernance imaginer face à une technologie qui échappe souvent à ceux qu’elle impacte le plus ? Et surtout, comment remettre du sens – éthique, social, politique – au cœur d’un domaine trop souvent capturé par les logiques de performance et de profit ? Cette lecture est précieuse pour celles et ceux qui veulent encore croire à une possible maitrise des créations technologiques.

    Et comme chaque 1er avril, Le Gorafi a rangé le sarcasme pour livrer une charge implacable contre l’IA générative artistique, dans un article d’une rare justesse. Une tribune féroce sur le vol, l’ignorance, et le renoncement à la pensée critique — à lire d’urgence, surtout si vous croyez encore que tout cela n’est qu’un gadget.

    Essai: https://www.editions-hermann.fr/livre/diriger-l-ia-maurice-n-diaye

    Article: https://www.legorafi.fr/2025/04/01/poisson-artificiel/