Le besoin d’écrire s’est rapidement manifesté face à l’épreuve.
L’heure de thérapie bimensuelle que je m’accordais depuis un an ne suffisait plus à évacuer mes émotions. Comme un moteur rouillé, mon cœur, s’il devait poursuivre ses fonctions, réclamait une vidange plus régulière, plus immédiate aussi.
Les écrits consignés dans mon cahier sont confus, mélancoliques, inachevés. Ils sont inexploitables pour une quelconque production littéraire. D’ailleurs, je ne supporte pas moi-même de les lire.
Le besoin incontrôlable de libérer la douleur via l’écriture n’a rien de curieux ou d’inédit. Ce qui est remarquable, à l’inverse, c’est de sortir son deuil de l’intime pour le partager avec le monde. Mettons de côté les témoignages usuels de proches éplorés durant une éloge funèbre devant un cercle restreint, en terre connue. Ici, il s’agit plutôt d’inviter des anonymes curieux au cœur de sa vulnérabilité la plus brute et la plus laide, alors même qu’on traverse le deuil.
Après avoir rapidement abandonné mes écrits post-traumatiques, j’ai lu plusieurs récits de deuil.
Il y a eu quelques déceptions, notamment celui qui promettait de raconter l’après deuil mais livrait finalement une autobiographie suintant les privilèges de caste, à la limite de l’exhibitionnisme malsain. Face à mes propres griffonnages et cette lecture malheureuse, je me suis d’ailleurs souvenue de ce passage de Mohamed Mbougar Sarr dans La plus secrète mémoire des hommes, Prix Goncourt 2021 :
« Puis, longtemps après, je compris : avoir une blessure n’implique pas qu’on doive l’écrire. Ça ne signifie même pas qu’on songe à l’écrire. Et je ne te parle pas de le pouvoir. »
Et, finalement, une œuvre s’est démarquée.
Un carnet sobrement intitulé Notes on Grief dans lequel Chimamanda Ngozi Adichie livre un récit personnel, certainement le plus intime de sa bibliographie. Elle y dévoile ses rituels familiaux, sa relation avec son père et le contexte effroyable de son décès, survenu durant la pandémie de Covid-19.
Alors que tout cela est à mille lieues de ma réalité, et que ces circonstances sont uniques à l’autrice, une véritable proximité s’est néanmoins installée.
Son écriture, toujours précise et imagée, a fait renaître « la physicalité du chagrin », ces sensations qui m’ont moi-même accompagnée : la migraine causée par les boucles de questionnements sans fin, le goût âpre du chagrin sous le palais, la lourdeur des réveils dus aux somnifères, le corps qui tremble sous la table au dîner, ou les pleurs qui surgissent devant le miroir de la douche.
Elle évoque aussi la culpabilité de ne pas avoir agi, ou pas assez, a posteriori, face aux signes annonciateurs du drame, l’angoisse et la frustration d’être maintenue à l’écart de l’organisation des obsèques (dans son cas, les frontières fermées et l’absence de trafic aérien la confinent aux États-Unis pendant de longs mois), et l’impossibilité de se plonger réellement dans le deuil en raison des coutumes et de la bienséance traditionnelles, qui dictent à la famille des postures publiques codifiées.
Quand bien même la mort de James Nwoye Adichie est au centre du récit, celui-ci transcende les terribles adieux d’une fille à son père et parvient à retranscrire l’universalisme du deuil. Chimamanda Ngozi Adichie décrit la douleur injuste et sournoise, qui ne s’embarrasse ni de la santé, ni de l’âge, ni des accomplissements du défunt. Elle pointe avec justesse les condoléances — sophistiquées ou fainéantes — et les souvenirs brouillés qui ne sont, à cet instant, d’aucun réconfort. Elle s’effondre face à la réalité fatale que l’être aimé s’en est allé et ne reviendra plus.
À travers Notes on Grief, Chimamanda Ngozi Adichie ne cherche pas à consoler. Elle ne tente pas non plus de donner un sens à l’inacceptable. Elle témoigne, simplement. Et grâce à ce témoignage, elle aide à se sentir moins seule dans le chaos.
C’est peut-être cela, au fond, l’intérêt de raconter son deuil : raconter non pas pour se délivrer ou encore moins guérir mais pour se lier à l’autre dans une humanité commune, presque banale.
Là encore, Mohamed Mbougar Sarr l’a parfaitement saisi et l’écrit sans détour : « Le temps est assassin ? Oui. Il crève en nous l’illusion que nos blessures sont uniques. Elles ne le sont pas. Aucune blessure n’est unique. Rien d’humain n’est unique. Tout devient affreusement commun dans le temps. Voilà l’impasse ; mais c’est dans cette impasse que la littérature a une chance de naître. »
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