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  • Les champions jettent, les autres ramassent

    Dans la nuit du samedi 31 mai, lors de la consécration du Paris Saint-Germain au titre de champion d’Europe de football, les scènes de liesse dans la capitale m’ont laissé un goût d’amertume.

    Sans déjouer les prédictions, les médias télévisés et les réseaux sociaux ont rapidement rapporté des dégradations dans l’espace public. Ces comportements sont le fait de casseurs et d’amateurs de rixes opportunistes qui, en plus de s’attaquer au mobilier urbain, aux entreprises et aux propriétés privées, méprisent totalement les agents chargés de la propreté de la ville. J’étais peinée en imaginant l’étendue de la tâche qui attendait ces travailleurs.

    Si encore ces débordements restaient l’exception, on pourrait les ranger au rang des excès ponctuels — aussitôt exploités pour relancer la rengaine classiste et raciste sur la prétendue vulgarité du football, sport « de masses », et l’incivilité congénitale de ceux qui l’aiment.

    Mais ces scènes se rejouent, inlassablement, à chaque grand rassemblement public : concerts, manifestations, défilés… Ce n’est plus l’exception, c’est devenu la norme. Et l’alibi footballistique, bien pratique, masque une réalité plus vaste et plus inquiétante.

    Murielle Dumas est une figure emblématique du journalisme en France depuis près de trente ans. Elle a consacré sa carrière à la réalisation de sujets documentaires et à l’animation d’émissions primées telles que Bas les Masques et Vie privée, vie publique. Fidèle à son style mêlant, immersion et écoute empathique, elle a publié en 2020, avec Denis Demonpion, journaliste et biographe, Des ordures et des hommes, un clin d’œil à l’œuvre majeure de John Steinbeck où, comme lui, elle décrypte la réalité de travailleurs précaires : en l’occurrence, les agents de la propreté de la ville de Paris.

    Les deux journalistes vont à la rencontre d’une unité d’élite – la Fonctionnelle – semblable au GIGN, qui déploie son action sur des missions périlleuses, exige un engagement lourd et infaillible, et permet une certaine évolution hiérarchique et sociale aux quelques 300 hommes et la poignée de femmes qui la compose. Ils mettent également en lumière les rouages du métier, la lente féminisation de la profession, l’ampleur du gaspillage, de la surconsommation, et les défis écologiques de notre époque.

    Issu d’un reportage pour France 2, le livre donne la parole aux travailleurs venus d’Afrique, aux ruraux devenus franciliens d’adoption, aux petits jeunes comme aux plus âgés reconvertis dans la propreté, par manque d’alternatives professionnelles ou attirés par la sécurité d’un emploi de fonctionnaire face à une réalité économique morose. Il éclaire des parcours d’hommes aux rêves brisés, bien trop souvent écorchés par la vie, exerçant un métier pénible, marqué par l’éternel recommencement au contact de l’insalubrité, des démunis, du danger et du mépris social.

    À bien des égards, ce livre est instructif et se révèle une lecture fondamentale pour quiconque souhaite lever le voile de l’invisibilité jeté sur les agents de la propreté de la ville de Paris.

    Autant au niveau collectif qu’à titre individuel, notre gestion des déchets traduit les valeurs de vivre-ensemble que nous avons en partage – ou qui nous font défaut : la protection de notre espace commun, la considération des métiers essentiels et pénibles, ou encore l’éducation des générations futures. C’est donc une question de sens commun et de sens civique.

    À titre personnel, je crois de moins en moins à un changement des comportements sans des mesures de coercition fortes (surveillance accrue, amendes exemplaires, « name & shame »…). Je désespère de devoir rogner des libertés fondamentales pour maintenir un cadre de vie sain, qui bénéficierait pourtant à tous et nous maintiendrait du côté des sociétés civilisées.

    En attendant un sursaut miraculeux, réassénons une énième fois que la célébration, toute joyeuse et historique soit-elle, ne peut autoriser de tels comportements outranciers et inciviques au mépris du labeur des autres.