Étiquette : l’inventaire des rêves

  • L’inventaire des rêves, ou les illusions perdues

    Dans un souci de fidélité à la ligne éditoriale choisie pour ce blog, ce post se doit de rapporter une anecdote. Celle du jour concerne les rêves.

    Nous sommes à Washington D.C., en 2012. Je partage ma chambre sur le campus avec Heather. Heather est aveugle. Elle se déplace avec une canne. Elle est autonome, joyeuse, et a de magnifiques yeux bleus. À cette époque, je suis persuadée que ma curiosité m’oblige à enfoncer toutes les portes, sans retenue, parfois sans empathie.

    « Mais toi, comment tu rêves ? », je lui demande un matin au réveil.

    « Je rêve de la même manière que j’expérimente le monde », me révèle Heather.

    J’apprends donc que la vue n’est pas indispensable pour rêver. Sans images, les non-voyants mobilisent d’autres sens pour vivre cette perte de conscience, de contrôle et de contact avec la réalité, où les possibilités les plus improbables peuvent se manifester.

    Ayant admis l’inclusivité et l’accessibilité des rêves, une question vient me troubler bien des années plus tard : les rêves sont-ils légitimes ?

    Dans mon dictionnaire, les rêves s’opposent aux objectifs.

    J’accueille volontiers ces derniers et je me tiens toujours prête à les réviser, ajuster et recadrer dans le cheminement vers ma transformation personnelle. Depuis peu, je m’efforce aussi de les déconstruire et je les abandonne parfois, soulagée.

    Pour ce qui est des rêves, mon appréciation est plus distanciée et méfiante. J’y vois des envolées du cerveau, pris en traître, privé de son pouvoir de commandement et d’action. Quelque part, c’est pour moi, au mieux, une échappatoire, au pire, une perte de temps.

    C’est avec cette toile de fond que je me suis plongée dans le dernier roman de Chimamanda Ngozi Adichie, Dream Count (en français, L’Inventaire des rêves), à la recherche d’une réponse à ma question persistante.

    D’emblée, je dois annoncer que le livre m’a moyennement convaincue. L’écriture m’est apparue par moments assez paresseuse. J’imagine l’autrice rapatriant des morceaux d’anciens textes (l’histoire de Zikora avait d’ailleurs déjà été publiée, en 2020, dans une nouvelle éponyme) pour rapiécer une trame faiblement soutenue par un personnage principal craintif bien que vagabond. Il faut croire qu’on concède volontiers certaines faiblesses à une pop star littéraire sur le retour, après dix ans d’absence et plusieurs chefs-d’œuvre indiscutables.

    Le roman déroule plusieurs histoires de femmes, chacune aux prises avec ses rêves. Chez Chiamaka, ce sont presque des rêveries, si éloignées du réel qu’elles en deviennent presque absurdes. A l’opposé, sa cousine Omelogor, elle, avance avec détermination. Ses rêves sont des plans d’action ; elle les confronte au monde, elle les impose aux circonstances.

    Les rêves de Kadiatou, autre personnage clé, sont d’une simplicité désarmante. Ils semblent accessibles, presque élémentaires, et pourtant ils lui sont refusés, brisés par une chaîne d’épreuves, dont une, d’une brutalité telle qu’elle raye toute illusion de justice.

    L’histoire de Zikora, quant à elle, est banale, commune, et ses péripéties sont épuisées dans les scénarios de films nollywoodiens. En résumé, une vie prédisposée et planifiée avec précision, à laquelle il manque un mariage, le statut d’épouse, et la consécration d’être mère. Voilà son plan brisé par un homme, insensible et irresponsable, qui piétine sans se retourner toutes ses prières, ses concessions, ses ajustements et réajustements.

    Soit. Ce personnage pose une question difficile, qui m’a prise au dépourvu et secouée. Si même lorsqu’on s’investit activement pour ses rêves, qu’on se contorsionne et qu’on s’entête, ils persistent à dérailler et nous éloigner de nos objectifs, alors sont-ils seulement légitimes ?

    Binta, la sœur aînée de Kadiatou complète cette galerie de femmes. Binta a une force intarissable, inadaptée à son environnement. Elle trouble, électrise parce qu’elle bouge les lignes et se saisit de tout ce dont elle a besoin pour réaliser ses ambitions. Mais elle est arrêtée en plein vol, d’une manière tragique. Son corps se rebelle contre elle, la torture et finit par la briser, alors même qu’on lui tendait enfin une main aidante. Binta, c’est la fatalité qui écrase le génie, les promesses de l’avenir, les rêves. Ses rêves n’étaient-ils pas légitimes ?

    Ces exemples semi fictifs, et d’autres personnels qu’il serait impudique de ressasser ici, portent à croire que, non, tous les rêves ne sont pas légitimes. Ce sont ces rêves qui se brisent devant une réalité trop dure, des circonstances réellement implacables. Ce sont aussi ces rêves qui nous malmènent et nous torturent. Ces rêves qui persistent alors que nous aurions mieux fait de nous résigner devant  leur impossibilité.

    Avec le temps, les rêves brisés et les illusions perdues, je finis par croire que certains rêves n’ont leur place légitime que dans notre imagination. Ces rêves ne servent qu’à rêver. Au mieux, ils permettent d’écrire des histoires. Rêver et écrire : n’est-ce pas là une vie de rêve pour tout amoureux de la littérature ?