Étiquette : la petite fille qui ne voulait pas se taire

  • La fille qui ne voulait pas se taire

    On ne devrait pas perdre sa maman à 14 ans.

    Je parle d’expérience, car mes deux sœurs et moi avons vécu cette tragédie alors que nous n’avions respectivement que 13, 10 et 5 ans. Tous ceux qui ont perdu une mère vous diront qu’on n’y est jamais préparé, mais il y a des âges où c’est vraiment trop tôt. Certes, on n’est plus nourri au sein, mais comment se sevrer de l’amour maternel ? On peut tenir debout, marcher, gambader, mais peut-on affronter les obstacles que la vie dressera sur notre route sans l’accompagnement d’une mère ?

    Adunni voudrait que sa maman ne soit pas morte. Elle voudrait la serrer dans ses bras et sentir ses mains huileuses démêler et coiffer ses cheveux. Sa peine déborde et inonde ses joues de larmes chaudes lorsqu’elle pense à elle, jour et nuit, sans répit.

    L’héroïne du roman d’Abi Daré, La Fille qui ne voulait pas se taire (en anglais The Girl with the Louding Voice), vit dans le village d’Ikati, au Nigeria. Avant sa mort, sa mère vendait des beignets au marché. Grâce à ce modeste commerce, elle permettait à sa famille de survivre et à sa fille de poursuivre sa scolarité.

    Oisif et acculé par les dettes, son père décide alors de la donner en mariage à Morufu, un chauffeur de taxi polygame, brutal et illettré, de plus de quarante ans son aîné. Injustices, violences et abus physiques en tout genre deviennent le quotidien d’Adunni dans ce nouveau foyer macabre. Autrefois élève enjouée, perspicace, prometteuse et altruiste, elle voit ses chances de poursuivre ses études s’amenuiser tandis que son rêve de devenir institutrice s’éloigne. Pourtant, Adunni refuse de se résigner. Même dans cet environnement hostile, elle continue de questionner l’ordre établi, de protester et de se rebeller contre le destin étriqué auquel elle semble condamnée.

    Un jour, Khadidja, sa coépouse enceinte qui l’a prise sous son aile, lui demande de l’accompagner dans un village voisin. Cette excursion marque un tournant décisif. À la suite d’un événement tragique, Adunni est contrainte de quitter précipitamment son village, son frère Kayus et les rares repères qui lui restent pour rejoindre Lagos.

    Qu’adviendra-t-il d’elle dans cette ville inconnue ? Y trouvera-t-elle enfin une chance d’échapper à ses bourreaux ou affrontera-t-elle de nouveaux monstres? Pourra-t-elle poursuivre son éducation et se rapprocher du rêve qu’elle nourrit depuis l’enfance ?

    Abi Daré est une conteuse hors pair et son roman est un chef d’œuvre tant sur le fond que sur la forme. Dès les premières pages, elle entraîne le lecteur dans le sillage d’Adunni et donne naissance à une héroïne aussi attachante que courageuse. Le récit à la première personne constitue l’une des grandes réussites du roman. Adunni s’exprime dans un anglais imparfait, fortement marqué par le pidgin nigérian. Cette langue hésitante, qu’elle cherche sans cesse à enrichir et à maîtriser, crée une proximité immédiate avec le personnage et donne une profondeur unique à sa quête de dignité et d’émancipation.

    Les personnages secondaires sont tout aussi mémorables et c’est là que réside, à mon sens, une autre force du roman. À travers des rencontres savamment orchestrées, Abi Daré aborde des sujets aussi variés que l’immigration, l’esclavage moderne, les violences sexuelles faites aux jeunes filles, le poids du patriarcat dans les mariages, la corruption, l’infertilité ou encore les détournements de la religion et des traditions au service de rapports de domination.

    En toile de fond enfin, l’autrice dresse un portrait saisissant du Nigeria contemporain. Du village rural d’Ikati à la mégalopole tentaculaire de Lagos, des marchés populaires aux quartiers résidentiels les plus privilégiés, elle dévoile une société traversée par de profondes fractures sociales, économiques et culturelles.

    J’ai véritablement été transportée par cette histoire au cours des dernières semaines. Je me suis agrippée à ses pages, à ses péripéties, à ses personnages, aux observations fines et souvent drôles qui ponctuent le récit malgré la dureté de ce qu’il raconte. Je lisais dans les escalators du métro, debout entre deux correspondances, et j’économisais les dernières pages pendant les longues heures de vol, retardant volontairement le moment d’arriver au bout.

    Ma proximité avec Adunni va bien au-delà de notre blessure maternelle commune, ce manque immense laissé par une mère disparue trop tôt, cette impression que quelque chose d’essentiel nous a été retiré avant même que nous ayons eu le temps d’en mesurer la valeur.

    Je reconnais chez Adunni une forme d’entêtement très familière, cette manière presque instinctive de vouloir comprendre le monde, ses règles, ses hiérarchies, ses injustices, comme si les nommer permettait déjà d’y résister un peu. Je reconnais aussi cette difficulté à accepter les choses simplement parce qu’elles ont toujours été ainsi, cette résistance silencieuse mais constante à ce qui enferme.

    Il y a enfin cette impossibilité de se taire. Adunni cherche sa voix tout au long du roman. Elle tâtonne, elle trébuche sur les mots, les transforme, les apprivoise peu à peu, mais même dans cette langue encore fragile, il y a déjà quelque chose qui refuse de se laisser réduire au silence. Cette obstination m’a profondément touchée, parce qu’elle me renvoie à une version plus jeune de moi-même, celle qui voulait que le monde écoute, même lorsque les mots dépassaient encore la pensée, celle qui s’indignait sans toujours savoir comment le dire, et qui confondait parfois urgence et maladresse.

    Je crois que, d’une certaine manière, cela ne m’a jamais vraiment quittée. Je retrouve cette voix lorsque je m’indigne de causes que d’autres considèrent perdues, lorsque je refuse un diagnostic, un protocole ou une prise en charge qui ne respecte pas ma dignité, lorsque je continue à poser des questions là où il serait plus simple de se taire.

    C’est sans doute pour cela que ce roman m’a autant touchée. La Fille qui ne voulait pas se taire n’est pas seulement le récit d’une jeune fille confrontée à la violence, à la pauvreté et aux déterminismes sociaux ; c’est aussi l’histoire d’une voix qui insiste, malgré tout, pour exister.

    Je sais qu’il existe d’autres Adunni. Je sais que nous sommes nombreuses, ici et ailleurs, avec nos parcours différents, nos blessures, nos résistances parfois discrètes mais tenaces. Et j’aime penser que cette obstination-là, cette manière de ne pas céder entièrement au silence, circule d’une histoire à l’autre, d’une femme à l’autre.

    J’espère simplement que nous ne nous tairons jamais.

    Ps : Abi Daré continue à nous faire profiter de son génie avec un tome 2 des aventures d’Adunni : And so I roar.