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  • « Rien de grave? », comment la misogynie médicale impacte la santé des femmes

    Le temps durant lequel j’ai pu savourer et m’envelopper dans l’amour inconditionnel d’une mère a été bien trop court : elle nous a quittés à l’aube de mon adolescence. Pour autant, et je m’en estime heureuse, je n’ai pas ressenti le manque de présence féminine. Dans mon quotidien, et à chaque étape clé de mon développement, j’ai pu compter sur une tante, une sœur, une cousine, une amie pour me tenir la main.

    Durant nos retrouvailles et moments de partage, je suis depuis toujours saisie par les mines terrifiées et l’inconfort handicapant qu’expriment souvent de nombreuses femmes. Elles comparent leurs souffrances menstruelles et s’échangent des astuces en tout genre (bouillottes, calmants, tisanes… etc.) pour les atténuer.

    Mes premières règles sont arrivées quelques jours avant la rentrée au collège. Je me suis sentie chanceuse d’échapper au mal-être qui me paraissait le lot inévitable réservé à toutes les femmes. Armée d’une brève initiation à la routine de protection et d’hygiène intime à observer soigneusement durant ces 5 jours mensuels, et d’une mise en garde évasive sur les risques d’une grossesse précoce, j’ai commencé ma vie menstruelle dans un relatif confort.

    J’ai perdu ce confort à l’approche de la trentaine, où j’ai connu une détérioration sévère de ma santé gynécologique et obstétrique. Endométrite, syndrome dysphorique menstruel, insomnies hormonales, adénomyose et autres troubles se sont installés insidieusement dans mon quotidien. Aujourd’hui, ils pèsent lourdement sur ma qualité de vie, mes projets et ma santé globale.

    « Mes saignements menstruels sont tellement abondants que je dois programmer plusieurs alarmes la nuit pour changer mes protections hygiéniques. »

    « Je n’ai que 4 jours de répit dans le mois où je ne subis pas des souffrances indicibles qui m’empêchent de travailler, de faire du sport, ou tout simplement de passer des moments de qualité avec ma famille. »

    « Mon médecin rechigne à me prescrire des examens complémentaires pour identifier mes problèmes de santé. »

    « Les médecins m’ont reproché un manque d’efforts et de discipline alors même que je souffrais de problèmes de thyroïde non diagnostiqués qui causaient ma prise de poids. »

    « Des infections mal soignées ou ignorées m’ont causé des fausses couches à répétition. »

    « J’ai dû accoucher seule sur un parking car l’équipe médicale pensait que j’exagérais les douleurs de contraction. »

    « Ma santé mentale s’est considérablement détériorée depuis mon accouchement, mais je ne parviens pas à me faire aider. »

    « Je n’ai pas eu le suivi nécessaire après mon accouchement et j’ai souffert d’incontinence et de douleurs handicapantes jusqu’à ce qu’on m’aide avec une opération. »

    « J’ai subi plusieurs examens gynécologiques sans anesthésie et sans mise en garde honnête sur la douleur. »

    « Mes symptômes n’ont pas été entendus par les équipes médicales alors que je savais pertinemment que je faisais une crise cardiaque. »

    Autant d’histoires qui pourraient être les miennes, ou celles d’une amie, d’une sœur, d’une compagne, d’une mère, d’une femme en vie, en lutte, ou déjà partie.

    Au Royaume-Uni, la journaliste bien connue Naga Munchetty a brisé le silence en mai 2023, évoquant sur Radio 5 Live « des douleurs constantes, lancinantes » dues à l’adénomyose, un trouble trop souvent ignoré. Diagnostiquée à l’âge de 47 ans, après plus de 30 ans de consultations infructueuses, elle a sensibilisé de nombreuses personnes.

    Sur YouTube, les extraits de ses entretiens et discussions dépassent souvent les 100 000 vues et attirent des milliers de commentaires, reflétant l’impact de ses prises de parole dans les médias. Cette dynamique l’a conduite à l’écriture de son premier ouvrage, It’s Probably Nothing : Critical Conversations on the Women’s Health Crisis, publié le 24 avril 2025.

    Le livre rassemble de nombreux récits, tous saisissants ; témoignages de médecins experts, chiffres et études nationales rendent compte des difficultés chroniques, de l’errance médicale, des drames humains et de souffrances déchirantes. Naga Munchetty soutient que ces maux entravent considérablement la capacité de nombreuses femmes à « atteindre leur plein potentiel », à contribuer positivement à la société, à vivre en bonne santé.

    L’autrice dresse un état des lieux alarmant sur la santé des femmes, depuis les fondements biaisés de la médecine dédiée aux femmes, jusqu’à la création moderne du concept de misogynie médicale « medical misogyny ». Cette terminologie décrit la difficulté des femmes à faire entendre, malgré la connaissance unique qu’elles ont de leur corps, la gravité de leurs souffrances – particulièrement gynécologiques et obstétriques – par les professionnels de santé (hommes ou femmes), en raison des biais de genre.

    À ce biais structurant, il faut également ajouter des circonstances aggravantes de biais liés aux minorités ethniques ou religieuses, au statut social réel ou perçu, au racisme, à l’âgisme ou parfois à la barrière de la langue. Les conséquences ? Un manque de moyens et de recherches dédiées, une prise en charge dégradée et des femmes abandonnées à des souffrances physiques et mentales qui pourraient être évitées ou mieux accompagnées.

    Ancré au Royaume-Uni et contextualisé sur son système de santé, le livre n’en reste pas moins pertinent pour décrire des réalités universelles qui traversent les géographies, voire même les frontières entre les pays aux systèmes de santé plus ou moins développés.

    Ce livre peut être un éveil et un outil pour chacun et chacune. On ne sait jamais quand on aura besoin de contester un diagnostic, de défendre sa partenaire, une proche ou une personne en difficulté lors d’une prise en charge ou d’un parcours médical. Et pour faire entendre cette voix, il faut être éduqué, informé et outillé.

    À titre personnel, je suis reconnaissante à Naga Munchetty d’avoir utilisé sa voix, son métier et ses moyens pour livrer cet ouvrage qui a été salvateur pour moi et que je juge absolument nécessaire. Je la remercie de me tenir la main et de perpétuer cet héritage de sororité qui me suit depuis toujours. J’espère, moi aussi, y contribuer de manière positive.

    Si le livre vous intéresse, je vous exhorte à l’acheter. Si vous connaissez quelqu’un qui a besoin de le lire, pensez à lui offrir (il peut s’obtenir en ligne ou auprès de personnes résidant au Royaume-Uni). Je suis également disposée à vous prêter mon édition personnelle.

    J’espère une traduction rapide et accessible pour édifier le public francophone et le plus grand nombre, qui mérite – on ne saurait trop le répéter – une éducation renforcée et des outils pratiques pour accéder à une meilleure qualité de vie. C’est notre droit à toutes.

    Prenez soin de vous. Prenons soin les un(e)s des autres.

    PS : quelques ressources complémentaires avec sous-titrage disponible en français :

    Naga Munchetty on Medical Misogyny: ‘I Lived in Pain for 32 Years’: https://www.youtube.com/watch?v=Gm12Y7y1m3Q&ab_channel=Lorraine

    Naga Munchetty sur les difficultés cachées des soins de santé pour les femmes : https://www.youtube.com/watch?v=zibDYONYjq0&ab_channel=DrLouiseNewson


    SOPK, adénomyose, peau et confiance en soi : Valérie Ayena et Raïssa Dora brisent le silence: https://www.youtube.com/watch?v=2fEJT01HB4g&ab_channel=DrCeciliaLOKROU

    Français : Enquête inédite Ipsos x FHF « Santé des femmes » : Quand les biais sexistes compromettent la santé des femmes : https://www.fhf.fr/actualites/communiques-de-presse/enquete-inedite-ipsos-x-fhf-sante-des-femmes-quand-les-biais-sexistes-compromettent-la-sante-des