Étiquette : canicule

  • Le devoir de s’indigner en 2026

    Lorsque Indignez-vous ! paraît en 2010, je le vois partout sans jamais le lire.

    Je me souviens de ces gros caractères noirs sur la couverture blanche de ce minuscule livre que tout le monde lisait.

    J’étudie à Sciences Po et cette période là est marquée par des éléments géopolitiques déterminants. Au rythme des actualisations compulsives de Facebook et Twitter qui ressemblent encore à des espaces d’information et de rassemblement, je suis la révolution tunisienne, la chute d’Hosni Moubarak en Égypte, la crise ivoirienne et l’arrestation de Laurent Gbagbo par les forces françaises à Abidjan.

    Je suis choquée, indignée et solidaire pourtant, je passe à côté du livre.

    Sans doute parce que je me méfie déjà des phénomènes de mode intellectuels. Sans doute aussi parce que j’évolue dans un environnement où l’indignation est parfois un marqueur social autant qu’une conviction profonde. A Sciences Po, l’antichambre de l’élite administrative et culturelle française, on croise des futurs diplomates, ministres, maires, journalistes, dirigeants, mais aussi des révolutionnaires de circonstance et de posture.

    Pour ma troisième année hors les murs, je pars vivre aux États-Unis et de Washington à New York, je découvre les campements d’Occupy Wall Street. Les tentes s’installent dans les parcs, les manifestants dénoncent le pouvoir de la finance et l’accroissement des inégalités.

    Quelque chose bouillonne. Je regarde et j’écoute, mais je ne lis toujours pas Stéphane Hessel.

    Il aura fallu quinze ans. Quinze ans et une réédition préfacée par la journaliste Salomé Saqué pour que je finisse enfin par ouvrir ce texte de trente pages à peine. Trente pages qui ont pourtant fait le tour du monde. Publié en octobre 2010 par une petite maison d’édition montpelliéraine, Indignez-vous ! est devenu un phénomène mondial, vendu à plus d’un million d’exemplaires en France et traduit dans de nombreuses langues.

    Stéphane Hessel fut résistant, déporté à Buchenwald, diplomate, ambassadeur de France et participa aux travaux préparatoires de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948. Lorsqu’il publie ce texte, il a 93 ans. Son message est simple : le moteur de la Résistance fut l’indignation et les jeunes générations doivent reprendre ce flambeau.

    Depuis sa lecture, mon seul regret est de ne pas l’avoir lu plus tôt. Je l’aurais probablement lu avec la fougue de mes vingt ans, avant que les années ne m’apprennent la prudence, les compromis, la recherche de sécurité et le confort relatif des trajectoires balisées.

    Quinze ans après sa publication, le constat de Stéphane Hessel paraît moins daté que prophétique. Les inégalités continuent de se creuser et les ultra-riches accumulent des patrimoines dont l’ampleur défie l’entendement. Les catastrophes climatiques se multiplient et partout sur la planète les peuples souffrent.

    Depuis plusieurs jours, la France étouffe sous une chaleur précoce et exceptionnelle. Les records de température tombent les uns après les autres. Les autorités multiplient les appels à la sobriété, à l’adaptation, à la vigilance.

    Dans le même temps, au cœur de Paris, une plage artificielle et une vague monumentale ont surgi sur les pelouses de la Cité internationale universitaire pour accueillir le défilé homme de Louis Vuitton.

    Lorsque nous sommes entrés à Sciences Po en 2009, plusieurs de mes amis ont eu la chance d’y être logés. Nous y passions des soirées, des week-ends, des moments de flottement propres aux débuts de l’âge adulte. Entre 2016 et 2018, j’ai encore traversé ces allées presque quotidiennement pour rejoindre les bureaux de Kantar. Quand je pense à la Cité universitaire, je ne vois pas un lieu événementiel. Je vois des étudiants qui arrivent à Paris avec leurs valises, des discussions qui se prolongent tard dans la nuit, des rencontres improbables entre nationalités, langues et trajectoires différentes.

    La Cité universitaire n’est pas un terrain vague en attente d’être valorisé. Ce n’est pas un décor disponible à la location pour les marques les plus puissantes de la planète. C’est un lieu pensé pour accueillir des étudiants, des chercheurs, des jeunes venus du monde entier pour apprendre, débattre, construire des savoirs et des amitiés qui parfois durent toute une vie.

    Alors pourquoi y accueillir ce défilé ? Ce choix n’est pas anodin mais s’inscrit dans un mouvement beaucoup plus large où les acteurs privés les plus riches occupent progressivement des lieux qui avaient jusqu’alors une autre fonction. Les marques de luxe défilent au Louvre, sur le Pont-Neuf, devant le Centre Pompidou ou dans d’autres espaces emblématiques de la capitale. Paris devient à intervalles réguliers le décor de campagnes mondiales destinées à alimenter l’industrie du désir. La ville est transformée en vitrine et ses habitants sont invités à considérer cette évolution comme une évidence.

    Désormais, tout peut être acheté, loué, transformé, mobilisé, reconfiguré au service de la communication des plus puissants. Tant pis s’il faut privatiser une pelouse commune pendant près de deux mois. Tant pis s’il faut priver des résidents, des étudiants et tout un quartier d’un espace de verdure en pleine canicule. Tant pis si le paysage se retrouve défiguré par des tentes géantes, des structures éphémères et des installations énergivores destinées à produire quelques images spectaculaires.

    Tant pis s’il faut multiplier les barrières, restreindre les accès, imposer le bruit, les contraintes logistiques et les désagréments quotidiens à ceux qui vivent et travaillent sur place. Tout cela pour cinquante minutes de spectacle.

    Je suis heureuse de voir la communauté de la Cité Universitaire s’organiser, se mobiliser et s’indigner. Mais les résidents et les membres du corps académique restent bien seuls face à ce qui ressemble à un abus de pouvoir : la plupart des rédactions mode et lifestyle s’extasient devant la prouesse esthétique de la vague artificielle et nos feeds Instagram se remplissent d’images admiratives du défilé.

    Bien sûr, je ne suis pas irréprochable : Je prends encore trop souvent l’avion, je n’ai pas suffisamment réduit ma consommation de fast-fashion et mes dépenses continuent parfois d’enrichir de grands conglomérats plutôt que des artisans ou des travailleurs dont le savoir-faire mérite plus de lumière.

    Comment faire mieux ? Selon moi, cela passe par mes habitudes de consommation qui évoluent progressivement bien qu’imparfaitement, mais aussi par l’effort de comprendre le monde dans lequel je vis et de m’intéresser aux combats qui comptent.

    Il aurait fallu lire Stéphane Hessel il y a quinze ans ; il faut toujours le lire aujourd’hui.

    Il faut lire chaque page de cette réédition, entendre l’écho contemporain que lui donne Salomé Saqué dans sa préface et mesurer, à travers la postface des éditeurs, le destin exceptionnel de ce texte.

    Ce petit livre coûte moins de 5€. C’est probablement l’un des meilleurs investissements intellectuels et citoyens que l’on puisse faire aujourd’hui.

    Achetez-le. Lisez-le. Faites-le circuler.

    Dans quelques années, nous devrons répondre à la jeunesse qui arrive derrière nous. Nous devrons lui dire ce que nous avons vu, ce que nous avons compris, ce qui nous a indignés et, surtout, ce que nous avons fait de cette indignation.

    Suivre ici la mobilisation à la Cité Universitaire: https://www.instagram.com/pelouse_residents/

    Acheter ici la réédition du livre de Stéphane Hessel: https://www.ruedelechiquier.net/essais/525-indignez-vous-.html

    Suivre ici la journaliste Salomé Saqué: https://www.instagram.com/salomesaque/